Lettre d’Eglantine à Sidonie, 2ème jour, suite (4)

Nous en étions ainsi de la descente, la dodue mangeait son cassis, qu’elle appréciait d’autant plus qu’elle n’avait guère pris de petit-déjeuner, mais que je te raconte : il y avait eu cafouillage, apparemment, à l’Auberge, et celle-ci était fermée, donc pas de douche et pas de petit-déj. tant attendus. Ni de panier-repas. Mais comme ils avaient demandé dès le départ à avoir du pain, ça au moins ils l’avaient obtenu, et ils avaient fini par découvrir deux baguettes de la veille, à la fois rassises, molles, et peu engageantes, tout emballées dans du film étirable comme des momies, posées sur un encadrement de fenêtre à l’arrière de l’auberge. Un peu courbées par l’humidité, qu’elles étaient, les baguettes, on aurait dit des arcs, posés là verticalement sur la fenêtre.

Le genre de truc que même moi, qui pourtant ne suis pas difficile, j’aurais eu de la peine à manger, c’est dire !

Alors tu penses bien, la mijaurée, elle avait fait une drôle de tête quand elle avait découvert le pain. Je lisais dans ses pensées, ça disait beaucoup de gros mots mêlés à une réflection New Age sur le déclin de la qualité du symbole de l’alimentation humaine, qui en disait long sur la décadence de la société moderne ; des conneries, quoi. Elle aurait été fraîche, sa baguette bien blanche pur amidon zéro fibre, elle l’aurait mangée comme tout le monde, et elle l’aurait même trouvée bonne.

Bien sûr, l’anglais pur jus était content d’avoir de la baguette, point final, fraîche ou pas fraîche. Il l’avait d’ailleurs prouvé en en prélevant un bon morceau, qu’il lui avait d’abord tendu, et elle avait agité la main devant elle en faisant non, non, comme pour chasser un mauvais rêve, ou un insecte piqueur, alors un peu surpris qu’on puisse refuser du pain lorsque l’on avait faim et rien dans l’estomac depuis la veille, il avait mordu dedans.

A belles dents, comme on dit, sauf que les siennes n’étaient pas vraiment belles et qu’il en manquait un peu. Et ça se voyait quand il riait et quand il ouvrait la bouche. Pour mordre dans le pain, par exemple.

Il était moins fan de cassis qu’elle, par exemple, et plutôt bouche sucrée, et on sait bien que le cassis tout juste mûr, hein, c’est quand même plutôt acide. Je l’avais d’ailleurs vu achever en douce les biscuits à l’avoine qu’ils avaient emportés de chez eux, dont il avait pourtant insité pour qu’ils n’achètent qu’un paquet. Elle avait dit, la bouche en coeur : ” ou peut-être deux ? tu sais, ils sont bio, et très bons (ça ne va pas toujours de soi, apparemment), ça nous nourrira, tu sais” (elle disait beaucoup “tu sais”) à quoi il avait répondu abruptement qu’un paquet serait bien suffisant… one packet is enough… Tu parles, il avait tout bouffé à lui tout seul. Pas gêné, quand même, le mec.

les plages du réservoir de Chaumeçon

Bon, donc comme je te le disais, on descend jusqu’au lac, une belle descente dans le matin déjà un peu chaud mais encore très agréable. Elle tient ma longe bien courte (comme font les nouveaux) mais je parviens tout de même à arracher une touffe d’herbe ici ou là, quand elle fait une pause pour remettre son foulard rose dans ses cheveux.

La mode parisien dans le Morvan

Ca lui plaît bien, à lui, qu’elle soit coquette et un tantinet chochotte, ça l’amuse, il l’étudie comme un insecte inconnu. Elle ne ressemble pas du tout, mais alors pas du tout, à ses copines habituelles, sportives, efficaces, pas compliquées. Pas torturées par l’affreuse obligation de porter des sandales rouges avec le foulard en mousseline rose ou alors pas de foulard ou alors pas de sandales, vu qu’elle a commis des erreurs fatales dans le choix des couleurs au moment du départ.

Et je te jure, maman, je te jure qu’elle a vraiment envisagé d’aller pieds-nus pour échapper à la disgrâce du non camaïeu non coordonné. Je l’ai lu dans ses pensées. C’est lui, bon prince, qui lui a dit : tu sais, c’est très mode, à notre époque, le rouge, le rose et l’orange tout ensemble. Ca l’a un peu rassérénée, du coup.

Voilà, on descend, et puis tout en bas on tourne sur la droite et on longe le lac. Et comme c’est joli, toutes ces petites criques sous les arbres, l’ombre, le sable léché par l’eau claire ! Elle se prend à rêver, elle se dit qu’ils pouraient bien s’arrêter au bord de l’eau, paresser, se tremper les pieds, nager un peu. Mais il n’est pas de cet avis. Il dit que la route sera longue, alors ils continuent sur la route qui longe le lac, et qui monte imperceptiblement d’abord, puis de plus en plus.

Elle est déjà fatiguée, tu te rends compte ! Elle traîne un peu. Du coup c’est lui qui a repris la longe et qui marche devant. Sauf quand il regarde la carte. Il s’arrête et lui passe la longe, d’autorité. Elle essaie bien de la regarder, elle aussi, la carte hygiène, hygiène, je me demande bien pourquoi, c’est un drôle de nom pour une carte, mais elle n’y comprend que dalle de toute façon. C’est trop grand pour elle, très gris, terne et morne, avec un peu de vert de temps en temps, il n’y a pas, comme sur les cartes dont elle a l’habitude, les routes en rouge, bien tracées, avec les noms des villes et des villages à côté des petits ronds. Il lui montre : See here, this rectangle on the map is this field here… and here is our path… and here is where we mustn’t go, the wrong way… et il ajoute en prenant un air méchant : “le mauvais chemin !!!” En levant ses bras écartés, les sourcils froncés, comme s’il voulait l’effrayer. Et il parviendrait presque à lui faire un peu peur, avec le mauvais chemin. Elle se dit que, tiens, si elle avait été toute seule, c’est bien celui-ci qu’elle aurait pris, sans réfléchir, le chemin qu’il ne fallait pas et qui éloigne. Celui qu’il faut remonter ensuite en sens inverse en se disant que ça aurait vraiment pu servir de savoir lire la carte.

Alors je la vois penser, face à ce type qui l’agace prodigieusement parce qu’il n’a guère de manières et que son tee-shirt offre un compte-rendu précis des pique-niques du jour (beurre, paté, fromage, chocolat à tartiner, huile de sardines, il garde tout bien visible à la face du monde), lorsqu’elle le voit étudier la carte en détails, concentré, et qu’il dit d’un air d’autorité : this way, elle, elle se dit que sans lui elle se serait déjà perdue mille fois. Et elle lui sourit en empruntant le chemin qu’il désigne, rassurée. Ce n’est pas encore cette fois-ci qu’on se perdra.

Quoique… quoique là, il est allé trop loin. Non, non, pas dans son attitude ni dans ses propos de grand méchant ogre, non, je veux dire : sur la route, il est allé trop loin, et ils ont loupé le sentier, alors il leur a fait rebrousser chemin pour prendre le bon sentier, balisé comme indiqué. Il lui a dit : this way.  Et là, elle a dit non, tu es sûr que tu ne te trompes pas ?

Tu es sûr qu’on ne continue pas le long du lac, fais voir la carte. Elle voulait tellement continuer à marcher le long du lac, qu’elle aurait donné n’importe quoi pour ne pas le prendre, le chemin qu’il lui montait, euh, je veux dire montrait. Car c’était bien là le problème, le chemin qu’il lui montrait montait. Droit dans la forêt, encaissé et bordé de murs anciens ou de haies d’arbres entrecroisés, comme tissés, d’ailleurs ça porte un nom que j’ai oublié. Il lui montrait un chemin raide de chez raide, qui s’en allait tout à fait à l’opposé du lac. Et elle, elle ne voulait pas quitter le lac et sa route ombragée aux courbes douces, qui serpentait tout du long. Elle avait beau se souvenir de la parabole des deux chemins, le facile qui mène aux épines et aux larmes et qui se perd dans le marais de l’indécision, et le difficile qui mène accessoirement à la vérité et fort utilement à bon port, elle voulait à tout prix que le bon chemin fût le facile qui serpentait le long de la rivière.

Il s’était alors un peu énervé, et il y avait de quoi, après tout. Elle mettait ses compétences de descendant de chasseur-cueilleur en doute, quoique à l’époque, ils n’avaient pas de carte. Elle lui avait dit : tu es sûr que tu ne pourrais pas en trouver une autre, de route, pour aller à la Chaume des léopards ? Une qui monterait moins ?

Rien à faire, il avait dit : nope, this way, en montrant la direction du sommet de la colline de son index tendu. Il avait bien fallu qu’elle le prenne, ce fichu chemin, elle n’avait pas le choix, il l’aurait laissée en plan.

Une balise

Tiens, ça me fait penser, il faut que je te raconte “balisé”, tu vas rire, enfin braire, je veux dire. C’est un mot qu’il ne connaît pas, bien sûr, puisqu’il baragouine trois mots de français, mais il l’a entendu quand ils ont croisé des randonneuses, l’une a dit : “non, il faut prendre le sentier balisé”, en montrant les dessins rouges et blancs sur les arbres.

Il le cherche, ce mot, et ne le retrouve pas, alors il lui montre les dessins sur les arbres et lui demande comment ça s’appelle, elle lui dit : une marque, un signe… ce n’est pas le mot qu’il cherche. Il s’impatiente un peu, no, no, there is another word, I have heard it. Elle cherche encore, il lui dit : blaisé ? Elle lui répond que blaisé, ça n’est pas un mot de la langue française, alors il s’énerve, il montre les marques sur les arbres, et il répète : blaisé ?

Elle lui répète que ça n’est pas un mot, que ça ne veut rien dire. Il parie qu’il a raison, un euro vingt, le prix de deux timbres poste, je n’ai pas bien compris pourquoi. Et tout à coup, elle a un coup de génie (modeste), et elle comprend de quoi il veut parler, et elle s’écrie : Ahhh ! Ba-li-sé !!! Et lui, mauvaise fois jusqu’au bout : That’s what I said, et il lui dit qu’elle a perdu le pari, qu’elle lui doit un euro trente… Ca l’a mise très très en colère, moi ça me faisait braire, on aurait dit deux gosses qui se chamaillaient.

On dira ce qu’on voudra, il faudrait bien qu’un peu de la sagesse des ânes se transmette aux humains, parfois.

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Lettre d’Eglantine à Sidonie, matin du 2ème jour (3)

J’avais les pattes raides de sommeil hier, alors j’ai fini par m’endormir. “Debout”, comme ils disent. Figure-toi que ce matin, le barbichu est sorti de la tente le premier et s’est approché pour me donner une carotte, j’ai un peu brai quand je l’ai aperçu de loin, pour le saluer, et je crois que ça lui a bien plu.

Randonnée avec un âne en Bourgogne et Morvan   Ah, que je te raconte un peu la tente, tu vas rire, enfin, braire, je veux dire. La dodue voulait prendre la sienne, un truc rond et plat que tu lances en l’air et qui se déplie comme par magie, trois secondes qu’elle s’appelle, ou deux, je ne sais plus. Mais le bougon a bougonné. Il a dit que sa tente l’avait accompagné dans de nombreux périples sans faillir et qu’il ne voulait pas du gadget de la dodue. Elle a répliqué qu’il ne s’agissait pas du tout d’un gadget, même si elle se dépliait toute seule, mais bien d’une vraie de vraie tente tout ce qu’il y a de plus normale, à quoi il a répondu que sa toute petite tente à lui serait plus pratique à mettre dans une sacoche que sa grande galette à elle. Là, il a marqué un point, elle a calé et elle a dit bon d’accord, je ne vais pas me battre et j’ai bien vu qu’elle a pensé très fort quelque chose du genre : âne bâté, va. Ce qui aurait dû me vexer, mais je suis au-dessus de ça, et de toute façon, ici, le droit des minorités animales, hein, on s’en tamponne le coquillard avec une patte dans le vide.

Aux Etats-Unis, au Canada, en Scandinavie, évidemment, ce serait une autre paire de manches. Mais chez nous, où est-ce que tu veux trouver un donkey rights activist, je te le demande, ça n’existe pas encore. Donc, il a pris sa tente.

Mais du coup, la rusée, elle l’a laissé monter sa tente tout seul, puisque la sienne il n’y aurait pas eu besoin. Elle le regardait faire coulisser les arceaux, planter les sardines, d’un air de dire : débrouille-toi mon gars, tu l’as voulue ta tente, eh bien tu l’as, si on avait pris la mienne, on aurait déjà mis toutes nos affaires dedans depuis belle lurette. C’était pas gagné pour la bonne entente. Mais ça a été encore pire quand elle a voulu y mettre ses affaires, dans la tente. D’abord, elle était tellement basse qu’il fallait y rentrer à reculons. Elle a bien essayé de l’attaquer de face mais lui, implacable, lui a dit non, dans l’autre sens. Elle s’est dit que cette fois c’était lui qui faisait son maître d’école, alors un peu humiliée elle s’est agenouillée et elle a rentré tant bien que mal son derrière le premier dans la tente où il se trouvait déjà, lui, bien au chaud dans son sac de couchage hi-tech.

Randonnée avec un âne en Bourgogne et Morvan  Ensuite elle a manœuvré genre pachyderme pour parvenir à se retourner, ils ont dû m’entendre braire mais c’était plus fort que moi, dans son mouvement de rotation, la dodue a bien failli démonter la tente et faire sauter toutes les sardines d’un coup. Lui restait cantonné dans son coin, stoïque. Elle a fini par rentrer toutes ses petites affaires sous le double toit, ses chaussettes dans ses petites chaussures genre baskets de la ville, son sac à main, son rouge à lèvres et son crayon à z’yeux, son vapo d’alcool aux huiles essentielles (le truc qui sent le géranium d’Egypte, le patchouli, la feuille de petit-grain bigarade, j’en oublie mais ça ne fait rien.)

Ah j’ai brai, si tu savais comme j’ai brai. Elle était très ridicule. Et elle le savait. Elle avait mis un temps fou à arranger toutes ses petites affaires pendant que lui, dans son sac de couchage, son rectangle plat à la main, lui tournait le dos en attendant que l’agitation cesse et lisait, stoïque, marmoréen. Il s’était glissé là-dedans en deux coups de cuiller à pot et sans faire trembler l’ensemble. Sans vouloir le fâcher, et à la décharge de la dodue, on peut cependant dire qu’il prenait pas mal de place. Un peu dodu aussi qu’il était, mais pas des mêmes endroits, en plus ferme et plus compact. Je m’étais approchée aussi près que j’avais pu, mine de rien, mais ma longe était tout de même un peu courte. Ils ont fini par s’endormir en un rien de temps, tu parles, ils étaient complètement crevés. Au matin quand il est sorti de la tente, j’ai un peu brai pour le saluer, comme je te l’ai déjà dit, quand il est venu me faire une gratouille sur la tête, et je crois que ça lui a fait vraiment plaisir, ensuite il a pris de l’eau qu’il a fait chauffer sur son réchaud pour faire du café. Il a mis le café moulu dans les tasses, a versé l’eau bouillante, a attendu un peu, a touillé, ajouté du lait, un soupçon de sucre et comme la dodue ne semblait pas décidée à s’extraire de la tente, il lui a porté sa tasse de café à domicile.

  C’est à cette minute qu’elle s’est dit que la vie valait certes la peine d’être vécue. Et moi qui la devine, je soupçonne qu’à rester bien au chaud immobile sous la couette, ou dans son sac de couchage, ça doit être son truc à elle pour qu’on lui porte son café au lit. Il lui a dit ‘faut pas boire le fond de la tasse, hein, enfin en anglais, don’t drink the bottom of the cup, eh. Mais elle n’a pas trop prêté attention et elle a bu jusqu’à ce qu’elle atteigne le marc bien épais, tout au fond, qui fait des petits grains désagréables sous la dent. Elle s’est dit alors que tout de même, une vraie tasse d’arabica au petit déj valait bien la peine de supporter l’inconvénient du marc au fond, surtout qu’elles étaient grandes les tasses, en inox à double paroi isolante pour garder le café bien chaud bien longtemps, et tout à fait incassables. Réveillée par le café, elle s’est extirpée de la tente tant bien que mal, la dodue, et elle est venue droit sur moi me porter un quignon de pain sec, un vrai régal sous la dent, mon petit-déj à moi, avec un bout de carotte.

Mais alors là, moi je me suis vraiment bien amusée ensuite, parce que les nouveaux, c’était leur premier matin, et qu’il fallait plier ma couverture et me la mettre sur le dos bien symétrique, poser le bât dessus, sangler, et hop je me gonfle pour qu’ils ne serrent pas trop, mettre le capuchon, changer la longe, et enfin, après les avoir remplies de semblable façon, accrocher les sacoches au bât, de chaque côté, bien symétriques aussi. Ah oui, je me suis bien amusée, c’est sûr, surtout quand le barbichu a été obligé de nettoyer mes sabots parce que la dodue faisait sa chochotte et qu’ensuite elle n’a pas réussi à porter la sacoche en même temps que lui pour l’accrocher sur le bât. Il n’était pas content et se demandait comment il allait faire pour la supporter tout une semaine. Et elle, elle sentait bien qu’il désapprouvait, mais bon, ils se sont mis en route, sur la jolie petite route qui descend de Plainefas jusqu’au bord du lac, et il a oublié un peu son mécontentement.

Randonnée avec un âne en Bourgogne et Morvan  C’est elle qui marchait devant à côté de moi, en tenant la longe bien courte, comme font les nouveaux, et j’allais assez vite parce que ça descendait et que c’était le matin. Il y a eu un gros arbuste couvert de fruits mûrs au bord du chemin et elle s’est écriée qu’elle adorait les cassis, alors sans qu’elle s’en aperçoive il est resté un peu en arrière et quand il nous a rattrapés, il avait cueilli deux belles poignées de cassis dans son chapeau, qu’il lui a tendu. C’était sa façon à lui de dire qu’il n’était plus fâché, en somme, et elle était très contente de manger le cassis de la réconciliation, malgré le chapeau dont la couleur à première vue lui paraissait un peu suspecte.

A suivre….

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Lettre d’Églantine à sa mère Sidonie, 1er jour (2)

Ma chère maman,

Le premier jour de ma semaine avec les nouveaux touche à peine à sa fin que déjà je ne les supporte plus, la minaudeuse et le bougon. Ils se parlent anglais tout le temps, parce que le bougon baragouine difficilement quelques mots de français alors il s’énerve quand il n’y arrive pas et elle, elle fait son institutrice tout en lui expliquant des choses alors il lui répond oui maîtresse et elle s’énerve aussi. Enfin, elle fait un peu la tête, quoi. Je sens que ça ne va pas être rose tous les jours, mais il faudra bien qu’ils s’entendent, ces deux là, heureusement qu’ils ont l’air d’avoir un peu d’humour, ça va leur servir je le sens.

Moi ça ne me dérange pas, l’anglais, le français, je comprends tout pareil, tu sais bien, enfin toi aussi, évidemment. C’est ça qui est bien finalement, nous on comprend toutes les langues, et toutes les âmes, et toutes les peines, on n’a pas besoin d’un dictionnaire pour ça. Il paraît qu’il y a même des humains qui l’ont deviné et qui nous embauchent comme thérapeutes, pour travailler avec des gens qui se passent souvent de mots, justement. Moi ça me plairait bien, thérapeute, plutôt que d’être dans mon pré à attendre que le nouveau à barbiche m’ait cherché mon seau d’eau.

Randonnée avec un âne en Bourgogne et MorvanAh la dodue, elle était rouge écarlate quand on est arrivés, prête à exploser, alors après un peu de temps, le barbichu a dit je vais chercher l’eau, il a pris le seau et il y est allé. Tu me diras, normalement il y a de l’eau dans ce pré, plusieurs jerrycans même, mais les mômes avaient dû jouer à s’éclabousser avec. Alors plus d’eau en réserve, et voilà le barbichu qui part à la fontaine pendant que la dodue s’occupe de moi. Pourtant il en avait plein les bottes autant qu’elle, mais lui, il ne le montrait pas. Du côté des choses positives, la dodue qui sent le géranium d’Egypte et le patchouli s’est bien occupée de moi, elle a retiré mon capuchon, ah, j’aime bien le bruit que font les scratchs un par un quand on retire mon capuchon, d’ailleurs je crois que c’est un bruit qui n’existait pas avant qu’on invente les scratchs. Elle a mis de la pommade au coin de mon oeil, là où je me suis blessée avec la branche d’aubépine l’autre jour (en faisant la folle avec ce grand couillon d’Ulysse, soit dit en passant) et elle a fait ça très bien, la dodue, avec un coton bien propre, nettoyé doucement et mis la pommade, en me disant des paroles gentilles comme si elle parlait à un petit enfant.

Randonnée avec un âne en Bourgogne et MorvanBon, j’en connais que ça aurait agacé, mais moi pas, j’ai trouvé ça plutôt agréable. On était dans la prairie de Plainefas, tu sais, celle qui surplombe le lac de Chaumeçon, ah, c’était tellement beau que j’en pleurais presque, et eux aussi, enfin surtout elle. Ensuite elle m’a passé l’étrille bien partout sur le ventre et elle m’a brossée longtemps, on aurait dit qu’elle rêvait en brossant, elle chantonnait. Abîmée dans sa rêverie et dans le brossage, qu’elle était, dans un état second, ah les nouveaux, ça les rend tout chose de faire des trucs simples, surtout quand ils viennent de la ville. Ça m’a fait du bien, le long brossage, vu qu’il avait fait bigrement chaud toute la sainte journée.

Elle avait posé le bât avec la couverture dessus, pour qu’elle sèche bien et qu’elle ne ramasse pas toutes les petites herbes qui grattent, et puis elle m’arrachait des touffes d’herbe qu’elle me donnait à manger, comme si je ne savais pas manger toute seule, mais enfin, l’attention était délicate. Le barbichu a rapporté deux seaux d’eau bien fraîche. Un pour moi, un pour eux. Ensuite, il lui a donné des instructions pour m’attacher à la grande longe à un autre tronc d’arbre, pour que j’aie un grand espace d’herbe neuve à brouter, pendant qu’il sortait sa guitare et qu’il s’asseyait.

Ah, elle en a fait des histoires pour grimper sur les cailloux et se frayer un chemin dans les buissons épineux la mijaurée, mais il fallait bien qu’elle y aille, puisqu’il avait cherché l’eau. Ça va lui forger un peu le caractère, la randonnée, je te le dis. Il a joué de la guitare et elle a chanté, ils ont dit que c’était le thème de La Folia, un très très vieux truc qui a été utilisé des dizaines de fois par des types en perruques qui jouaient du clavecin, du luth, du théorbe, des vieux instruments comme ça, j’ai rien compris. Mais c’était assez joli, il faut bien le reconnaître, quoique pas toujours très au point, il faut bien l’avouer.

C’était une soirée magnifique, tout y était, la fraîcheur du soir juste comme il fallait, (hormis que la dodue avait sorti son châle indien orange et or décoré d’oiseaux peints, un kalamkari dont elle s’enveloppait en faisant sa coquette, et que j’étais obligée de regarder ailleurs pour ne pas braire de rire), le coucher de soleil rougeoyant à l’horizon, la brise et les grillons bruissant dans les longues herbes de la prairie, les montagnes sombres au loin, le lac bleu en contrebas, la musique de La Folia à la guitare avec la dodue qui chantait, mon seau d’eau bien fraîche, l’herbe abondante.

Finalement, après une dure journée de labeur, c’était un repos bien mérité, et le joli paysage, on ne le dira jamais assez, les ânes non plus n’y sont pas insensibles…

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Eglantine, Sidonie et les “nouveaux” (1)

- ” Tiens, voilà des nouveaux, marmonna Sidonie entre ses dents, tout en continuant à mâcher consciencieusement la touffe d’herbe qu’elle venait d’arracher au pâturage.

- Ils sont pour toi, ceux-là, continua-t-elle.

Les « nouveaux » venaient d’arriver dans l’allée : un humain un peu rondelet avec une barbichette comme celle du bouc du voisin et un autre humain rondelet sans barbichette.

- Et je peux savoir pourquoi tu dis qu’ils sont pour moi, ces deux-là, Maman ?

Sidonie reprit, de sa belle voix un peu grave et assurée.

- Je dis qu’ils sont pour toi parce que je le sais, voilà tout. Et je le sais parce que tout à l’heure Stéphane a dit à Hélène : « Tiens, finalement, il vaut mieux leur donner Eglantine qu’Ulysse, à cause des gués, sinon ils risquent d’être bloqués. »

- Ce qui veut dire, je te prie ?, demanda Eglantine qui commençait à s’impatienter.

- Ce qui veut dire, ma chérie, que ces deux-là ont plus grands yeux que grand ventre et qu’ils veulent faire une grrrrande randonnée (et elle avait fait durer le r de randonnée longtemps, pour qu’Eglantine comprenne bien que ça allait vraiment être très long et pour se moquer des nouveaux, aussi, car elle avait du métier, et des blancs-becs comme çà, elle en avait vu passer un paquet), une randonnée d’une semaine, peut-être plus, et de ce fait, Stéphane leur a fait un itinéraire qui passe par la vallée de… et par le lac des Settons et donc il faudra bien passer des gués et donc c’est toi qui t’y colles, ma chérie, pour les gués, puisque tu fais ça si bien et sans rechigner.

Il transparaissait dans la voix de Sidonie, dans sa façon de ponctuer ses phrases de « ma chérie » et de « tu fais ça si bien », à la fois la fierté d’une mère et, il faut bien le reconnaître, une certaine jalousie. Car Sidonie, malgré ses qualités de coeur et sa grande intelligence des personnes et des mouvements de l’âme, s’était toujours refusée à passer les gués et les trous d’eau noire.

Vous me direz, les trous d’eau noire, c’est normal, aucun âne ne les passe car il ne peut savoir si ce trou est profond ou pas, et s’il est ou non sans danger, mais les gués, ceux à l’eau peu profonde et transparente qui lèche juste un peu les sabots, qui rafraîchit et amuse, même ceux-là, elle ne pouvait pas. Elle s’arrêtait net et refusait d’avancer, et rien ne pouvait la persuader du contraire, ni les caresses, ni les menaces, ni une tape légère sur l’arrière-train, rien. On ne pouvait ni la tirer, ni la pousser, en un mot elle devenait de marbre à la perspective de passer un gué. Et elle était un peu jalouse de sa fille qui faisait ça si bien et sans même y penser.

Eglantine encaissait le coup… une semaine sans voir sa mère et sans voir ses copains, Ulysse et les autres. Une semaine à passer les soirs toute seule sans personne à qui parler, fatiguée par la marche et par la charge, et très occupée à manger autant d’herbe que possible et à boire suffisamment pour être en forme le jour suivant. Si tant est que les nouveaux s’occuperaient de bien lui donner à boire chaque soir, ce qui n’était pas certain.

Pour un peu, elle aurait presque regretté de les passer si bien et sans encombres, les gués, et se disait que ce grand couillon d’Ulysse avait bien raison de ne pas se laisser prendre à l’excès de zèle. Et puis, pour les nouveaux un peu craintifs, Eglantine était d’une douceur à toute épreuve, et jamais ne se fâchait, et jamais ne se butait, elle vous regardait sans en avoir l’air de ses grands yeux de velours et vous jaugeait sans toutefois vous le faire sentir.

Elle en était ainsi de ses pensées quand Stéphane était venu la chercher, démonstration oblige, et l’avait amenée auprès de la grange.
Il avait tout montré, comment faire les noeuds à la longe, comment mettre le bât, comment mettre le capuchon pour protéger ses yeux fragiles des mouches, comment la bouchonner avec la brosse qu’on appelle bouchon allez savoir pourquoi, comment passer sur ses flancs l’étrille américaine, ce drôle de truc métallique un peu cranté qui lui faisait des gratouilles si agréables, comment mettre la pommade au coin de son oeil, là où elle s’était blessée l’autre jour.

Enfin ce qui était agaçant, c’est qu’aux nouveaux, il fallait montrer plusieurs fois la couverture bien pliée, le tapis, le bât, les sangles, je me gonfle pour qu’ils ne les serrent pas trop, et hop, voilà qui est fait, les sacoches accrochées en même temps sur le bât, le filet, le capuchon, les brosses, le cure-pieds, les ordres : « On attend. » « On y va… » C’était usant, les nouveaux, ça avait l’air de tout savoir, et après ça réfléchissait trois heures : « Tu es sûre que c’est bien comme ça qu’il a dit de faire ? » « Tu vois, je le savais bien, que cette sangle-là il avait dit de ne surtout pas y toucher, et maintenant on fait comment ? »

Généralement, ils ne s’en sortaient pas trop mal, parce qu’ils y mettaient beaucoup de bonne volonté, et celui à la barbiche comme le bouc du voisin avait un truc plat qu’il tenait dans sa main et qui lui servait à lire. Il disait : « Let’s google it » à tout bout de champ. La dodue sans barbichette sentait un mélange de géranium odorant, de lavande, de patchouli et de rose des plus enivrants, mais il faut bien reconnaître qu’elle se débrouillait fort mal. Et si c’est avec ses sandales de la ville qu’elle comptait randonner, elle se fourvoyait grave, comme aurait dit Ulysse. En quelques heures, elle aurait des ampoules ou une cheville foulée. On n’avait pas idée, aussi, des sandalettes, en randonnée. Enfin, les nouveaux, ça avait avant tout besoin de s’adapter. De s’adapter aux ânes, évidemment, et pas l’inverse

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