Lettre d’Églantine à sa mère Sidonie, 1er jour (2)

Ma chère maman,

Le premier jour de ma semaine avec les nouveaux touche à peine à sa fin que déjà je ne les supporte plus, la minaudeuse et le bougon. Ils se parlent anglais tout le temps, parce que le bougon baragouine difficilement quelques mots de français alors il s’énerve quand il n’y arrive pas et elle, elle fait son institutrice tout en lui expliquant des choses alors il lui répond oui maîtresse et elle s’énerve aussi. Enfin, elle fait un peu la tête, quoi. Je sens que ça ne va pas être rose tous les jours, mais il faudra bien qu’ils s’entendent, ces deux là, heureusement qu’ils ont l’air d’avoir un peu d’humour, ça va leur servir je le sens.

Moi ça ne me dérange pas, l’anglais, le français, je comprends tout pareil, tu sais bien, enfin toi aussi, évidemment. C’est ça qui est bien finalement, nous on comprend toutes les langues, et toutes les âmes, et toutes les peines, on n’a pas besoin d’un dictionnaire pour ça. Il paraît qu’il y a même des humains qui l’ont deviné et qui nous embauchent comme thérapeutes, pour travailler avec des gens qui se passent souvent de mots, justement. Moi ça me plairait bien, thérapeute, plutôt que d’être dans mon pré à attendre que le nouveau à barbiche m’ait cherché mon seau d’eau.

Randonnée avec un âne en Bourgogne et MorvanAh la dodue, elle était rouge écarlate quand on est arrivés, prête à exploser, alors après un peu de temps, le barbichu a dit je vais chercher l’eau, il a pris le seau et il y est allé. Tu me diras, normalement il y a de l’eau dans ce pré, plusieurs jerrycans même, mais les mômes avaient dû jouer à s’éclabousser avec. Alors plus d’eau en réserve, et voilà le barbichu qui part à la fontaine pendant que la dodue s’occupe de moi. Pourtant il en avait plein les bottes autant qu’elle, mais lui, il ne le montrait pas. Du côté des choses positives, la dodue qui sent le géranium d’Egypte et le patchouli s’est bien occupée de moi, elle a retiré mon capuchon, ah, j’aime bien le bruit que font les scratchs un par un quand on retire mon capuchon, d’ailleurs je crois que c’est un bruit qui n’existait pas avant qu’on invente les scratchs. Elle a mis de la pommade au coin de mon oeil, là où je me suis blessée avec la branche d’aubépine l’autre jour (en faisant la folle avec ce grand couillon d’Ulysse, soit dit en passant) et elle a fait ça très bien, la dodue, avec un coton bien propre, nettoyé doucement et mis la pommade, en me disant des paroles gentilles comme si elle parlait à un petit enfant.

Randonnée avec un âne en Bourgogne et MorvanBon, j’en connais que ça aurait agacé, mais moi pas, j’ai trouvé ça plutôt agréable. On était dans la prairie de Plainefas, tu sais, celle qui surplombe le lac de Chaumeçon, ah, c’était tellement beau que j’en pleurais presque, et eux aussi, enfin surtout elle. Ensuite elle m’a passé l’étrille bien partout sur le ventre et elle m’a brossée longtemps, on aurait dit qu’elle rêvait en brossant, elle chantonnait. Abîmée dans sa rêverie et dans le brossage, qu’elle était, dans un état second, ah les nouveaux, ça les rend tout chose de faire des trucs simples, surtout quand ils viennent de la ville. Ça m’a fait du bien, le long brossage, vu qu’il avait fait bigrement chaud toute la sainte journée.

Elle avait posé le bât avec la couverture dessus, pour qu’elle sèche bien et qu’elle ne ramasse pas toutes les petites herbes qui grattent, et puis elle m’arrachait des touffes d’herbe qu’elle me donnait à manger, comme si je ne savais pas manger toute seule, mais enfin, l’attention était délicate. Le barbichu a rapporté deux seaux d’eau bien fraîche. Un pour moi, un pour eux. Ensuite, il lui a donné des instructions pour m’attacher à la grande longe à un autre tronc d’arbre, pour que j’aie un grand espace d’herbe neuve à brouter, pendant qu’il sortait sa guitare et qu’il s’asseyait.

Ah, elle en a fait des histoires pour grimper sur les cailloux et se frayer un chemin dans les buissons épineux la mijaurée, mais il fallait bien qu’elle y aille, puisqu’il avait cherché l’eau. Ça va lui forger un peu le caractère, la randonnée, je te le dis. Il a joué de la guitare et elle a chanté, ils ont dit que c’était le thème de La Folia, un très très vieux truc qui a été utilisé des dizaines de fois par des types en perruques qui jouaient du clavecin, du luth, du théorbe, des vieux instruments comme ça, j’ai rien compris. Mais c’était assez joli, il faut bien le reconnaître, quoique pas toujours très au point, il faut bien l’avouer.

C’était une soirée magnifique, tout y était, la fraîcheur du soir juste comme il fallait, (hormis que la dodue avait sorti son châle indien orange et or décoré d’oiseaux peints, un kalamkari dont elle s’enveloppait en faisant sa coquette, et que j’étais obligée de regarder ailleurs pour ne pas braire de rire), le coucher de soleil rougeoyant à l’horizon, la brise et les grillons bruissant dans les longues herbes de la prairie, les montagnes sombres au loin, le lac bleu en contrebas, la musique de La Folia à la guitare avec la dodue qui chantait, mon seau d’eau bien fraîche, l’herbe abondante.

Finalement, après une dure journée de labeur, c’était un repos bien mérité, et le joli paysage, on ne le dira jamais assez, les ânes non plus n’y sont pas insensibles…

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