Lettre d’Eglantine à Sidonie, matin du 2ème jour (3)

J’avais les pattes raides de sommeil hier, alors j’ai fini par m’endormir. “Debout”, comme ils disent. Figure-toi que ce matin, le barbichu est sorti de la tente le premier et s’est approché pour me donner une carotte, j’ai un peu brai quand je l’ai aperçu de loin, pour le saluer, et je crois que ça lui a bien plu.

Randonnée avec un âne en Bourgogne et Morvan   Ah, que je te raconte un peu la tente, tu vas rire, enfin, braire, je veux dire. La dodue voulait prendre la sienne, un truc rond et plat que tu lances en l’air et qui se déplie comme par magie, trois secondes qu’elle s’appelle, ou deux, je ne sais plus. Mais le bougon a bougonné. Il a dit que sa tente l’avait accompagné dans de nombreux périples sans faillir et qu’il ne voulait pas du gadget de la dodue. Elle a répliqué qu’il ne s’agissait pas du tout d’un gadget, même si elle se dépliait toute seule, mais bien d’une vraie de vraie tente tout ce qu’il y a de plus normale, à quoi il a répondu que sa toute petite tente à lui serait plus pratique à mettre dans une sacoche que sa grande galette à elle. Là, il a marqué un point, elle a calé et elle a dit bon d’accord, je ne vais pas me battre et j’ai bien vu qu’elle a pensé très fort quelque chose du genre : âne bâté, va. Ce qui aurait dû me vexer, mais je suis au-dessus de ça, et de toute façon, ici, le droit des minorités animales, hein, on s’en tamponne le coquillard avec une patte dans le vide.

Aux Etats-Unis, au Canada, en Scandinavie, évidemment, ce serait une autre paire de manches. Mais chez nous, où est-ce que tu veux trouver un donkey rights activist, je te le demande, ça n’existe pas encore. Donc, il a pris sa tente.

Mais du coup, la rusée, elle l’a laissé monter sa tente tout seul, puisque la sienne il n’y aurait pas eu besoin. Elle le regardait faire coulisser les arceaux, planter les sardines, d’un air de dire : débrouille-toi mon gars, tu l’as voulue ta tente, eh bien tu l’as, si on avait pris la mienne, on aurait déjà mis toutes nos affaires dedans depuis belle lurette. C’était pas gagné pour la bonne entente. Mais ça a été encore pire quand elle a voulu y mettre ses affaires, dans la tente. D’abord, elle était tellement basse qu’il fallait y rentrer à reculons. Elle a bien essayé de l’attaquer de face mais lui, implacable, lui a dit non, dans l’autre sens. Elle s’est dit que cette fois c’était lui qui faisait son maître d’école, alors un peu humiliée elle s’est agenouillée et elle a rentré tant bien que mal son derrière le premier dans la tente où il se trouvait déjà, lui, bien au chaud dans son sac de couchage hi-tech.

Randonnée avec un âne en Bourgogne et Morvan  Ensuite elle a manœuvré genre pachyderme pour parvenir à se retourner, ils ont dû m’entendre braire mais c’était plus fort que moi, dans son mouvement de rotation, la dodue a bien failli démonter la tente et faire sauter toutes les sardines d’un coup. Lui restait cantonné dans son coin, stoïque. Elle a fini par rentrer toutes ses petites affaires sous le double toit, ses chaussettes dans ses petites chaussures genre baskets de la ville, son sac à main, son rouge à lèvres et son crayon à z’yeux, son vapo d’alcool aux huiles essentielles (le truc qui sent le géranium d’Egypte, le patchouli, la feuille de petit-grain bigarade, j’en oublie mais ça ne fait rien.)

Ah j’ai brai, si tu savais comme j’ai brai. Elle était très ridicule. Et elle le savait. Elle avait mis un temps fou à arranger toutes ses petites affaires pendant que lui, dans son sac de couchage, son rectangle plat à la main, lui tournait le dos en attendant que l’agitation cesse et lisait, stoïque, marmoréen. Il s’était glissé là-dedans en deux coups de cuiller à pot et sans faire trembler l’ensemble. Sans vouloir le fâcher, et à la décharge de la dodue, on peut cependant dire qu’il prenait pas mal de place. Un peu dodu aussi qu’il était, mais pas des mêmes endroits, en plus ferme et plus compact. Je m’étais approchée aussi près que j’avais pu, mine de rien, mais ma longe était tout de même un peu courte. Ils ont fini par s’endormir en un rien de temps, tu parles, ils étaient complètement crevés. Au matin quand il est sorti de la tente, j’ai un peu brai pour le saluer, comme je te l’ai déjà dit, quand il est venu me faire une gratouille sur la tête, et je crois que ça lui a fait vraiment plaisir, ensuite il a pris de l’eau qu’il a fait chauffer sur son réchaud pour faire du café. Il a mis le café moulu dans les tasses, a versé l’eau bouillante, a attendu un peu, a touillé, ajouté du lait, un soupçon de sucre et comme la dodue ne semblait pas décidée à s’extraire de la tente, il lui a porté sa tasse de café à domicile.

  C’est à cette minute qu’elle s’est dit que la vie valait certes la peine d’être vécue. Et moi qui la devine, je soupçonne qu’à rester bien au chaud immobile sous la couette, ou dans son sac de couchage, ça doit être son truc à elle pour qu’on lui porte son café au lit. Il lui a dit ‘faut pas boire le fond de la tasse, hein, enfin en anglais, don’t drink the bottom of the cup, eh. Mais elle n’a pas trop prêté attention et elle a bu jusqu’à ce qu’elle atteigne le marc bien épais, tout au fond, qui fait des petits grains désagréables sous la dent. Elle s’est dit alors que tout de même, une vraie tasse d’arabica au petit déj valait bien la peine de supporter l’inconvénient du marc au fond, surtout qu’elles étaient grandes les tasses, en inox à double paroi isolante pour garder le café bien chaud bien longtemps, et tout à fait incassables. Réveillée par le café, elle s’est extirpée de la tente tant bien que mal, la dodue, et elle est venue droit sur moi me porter un quignon de pain sec, un vrai régal sous la dent, mon petit-déj à moi, avec un bout de carotte.

Mais alors là, moi je me suis vraiment bien amusée ensuite, parce que les nouveaux, c’était leur premier matin, et qu’il fallait plier ma couverture et me la mettre sur le dos bien symétrique, poser le bât dessus, sangler, et hop je me gonfle pour qu’ils ne serrent pas trop, mettre le capuchon, changer la longe, et enfin, après les avoir remplies de semblable façon, accrocher les sacoches au bât, de chaque côté, bien symétriques aussi. Ah oui, je me suis bien amusée, c’est sûr, surtout quand le barbichu a été obligé de nettoyer mes sabots parce que la dodue faisait sa chochotte et qu’ensuite elle n’a pas réussi à porter la sacoche en même temps que lui pour l’accrocher sur le bât. Il n’était pas content et se demandait comment il allait faire pour la supporter tout une semaine. Et elle, elle sentait bien qu’il désapprouvait, mais bon, ils se sont mis en route, sur la jolie petite route qui descend de Plainefas jusqu’au bord du lac, et il a oublié un peu son mécontentement.

Randonnée avec un âne en Bourgogne et Morvan  C’est elle qui marchait devant à côté de moi, en tenant la longe bien courte, comme font les nouveaux, et j’allais assez vite parce que ça descendait et que c’était le matin. Il y a eu un gros arbuste couvert de fruits mûrs au bord du chemin et elle s’est écriée qu’elle adorait les cassis, alors sans qu’elle s’en aperçoive il est resté un peu en arrière et quand il nous a rattrapés, il avait cueilli deux belles poignées de cassis dans son chapeau, qu’il lui a tendu. C’était sa façon à lui de dire qu’il n’était plus fâché, en somme, et elle était très contente de manger le cassis de la réconciliation, malgré le chapeau dont la couleur à première vue lui paraissait un peu suspecte.

A suivre….

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