Eglantine, Sidonie et les “nouveaux” (1)

- ” Tiens, voilà des nouveaux, marmonna Sidonie entre ses dents, tout en continuant à mâcher consciencieusement la touffe d’herbe qu’elle venait d’arracher au pâturage.

- Ils sont pour toi, ceux-là, continua-t-elle.

Les « nouveaux » venaient d’arriver dans l’allée : un humain un peu rondelet avec une barbichette comme celle du bouc du voisin et un autre humain rondelet sans barbichette.

- Et je peux savoir pourquoi tu dis qu’ils sont pour moi, ces deux-là, Maman ?

Sidonie reprit, de sa belle voix un peu grave et assurée.

- Je dis qu’ils sont pour toi parce que je le sais, voilà tout. Et je le sais parce que tout à l’heure Stéphane a dit à Hélène : « Tiens, finalement, il vaut mieux leur donner Eglantine qu’Ulysse, à cause des gués, sinon ils risquent d’être bloqués. »

- Ce qui veut dire, je te prie ?, demanda Eglantine qui commençait à s’impatienter.

- Ce qui veut dire, ma chérie, que ces deux-là ont plus grands yeux que grand ventre et qu’ils veulent faire une grrrrande randonnée (et elle avait fait durer le r de randonnée longtemps, pour qu’Eglantine comprenne bien que ça allait vraiment être très long et pour se moquer des nouveaux, aussi, car elle avait du métier, et des blancs-becs comme çà, elle en avait vu passer un paquet), une randonnée d’une semaine, peut-être plus, et de ce fait, Stéphane leur a fait un itinéraire qui passe par la vallée de… et par le lac des Settons et donc il faudra bien passer des gués et donc c’est toi qui t’y colles, ma chérie, pour les gués, puisque tu fais ça si bien et sans rechigner.

Il transparaissait dans la voix de Sidonie, dans sa façon de ponctuer ses phrases de « ma chérie » et de « tu fais ça si bien », à la fois la fierté d’une mère et, il faut bien le reconnaître, une certaine jalousie. Car Sidonie, malgré ses qualités de coeur et sa grande intelligence des personnes et des mouvements de l’âme, s’était toujours refusée à passer les gués et les trous d’eau noire.

Vous me direz, les trous d’eau noire, c’est normal, aucun âne ne les passe car il ne peut savoir si ce trou est profond ou pas, et s’il est ou non sans danger, mais les gués, ceux à l’eau peu profonde et transparente qui lèche juste un peu les sabots, qui rafraîchit et amuse, même ceux-là, elle ne pouvait pas. Elle s’arrêtait net et refusait d’avancer, et rien ne pouvait la persuader du contraire, ni les caresses, ni les menaces, ni une tape légère sur l’arrière-train, rien. On ne pouvait ni la tirer, ni la pousser, en un mot elle devenait de marbre à la perspective de passer un gué. Et elle était un peu jalouse de sa fille qui faisait ça si bien et sans même y penser.

Eglantine encaissait le coup… une semaine sans voir sa mère et sans voir ses copains, Ulysse et les autres. Une semaine à passer les soirs toute seule sans personne à qui parler, fatiguée par la marche et par la charge, et très occupée à manger autant d’herbe que possible et à boire suffisamment pour être en forme le jour suivant. Si tant est que les nouveaux s’occuperaient de bien lui donner à boire chaque soir, ce qui n’était pas certain.

Pour un peu, elle aurait presque regretté de les passer si bien et sans encombres, les gués, et se disait que ce grand couillon d’Ulysse avait bien raison de ne pas se laisser prendre à l’excès de zèle. Et puis, pour les nouveaux un peu craintifs, Eglantine était d’une douceur à toute épreuve, et jamais ne se fâchait, et jamais ne se butait, elle vous regardait sans en avoir l’air de ses grands yeux de velours et vous jaugeait sans toutefois vous le faire sentir.

Elle en était ainsi de ses pensées quand Stéphane était venu la chercher, démonstration oblige, et l’avait amenée auprès de la grange.
Il avait tout montré, comment faire les noeuds à la longe, comment mettre le bât, comment mettre le capuchon pour protéger ses yeux fragiles des mouches, comment la bouchonner avec la brosse qu’on appelle bouchon allez savoir pourquoi, comment passer sur ses flancs l’étrille américaine, ce drôle de truc métallique un peu cranté qui lui faisait des gratouilles si agréables, comment mettre la pommade au coin de son oeil, là où elle s’était blessée l’autre jour.

Enfin ce qui était agaçant, c’est qu’aux nouveaux, il fallait montrer plusieurs fois la couverture bien pliée, le tapis, le bât, les sangles, je me gonfle pour qu’ils ne les serrent pas trop, et hop, voilà qui est fait, les sacoches accrochées en même temps sur le bât, le filet, le capuchon, les brosses, le cure-pieds, les ordres : « On attend. » « On y va… » C’était usant, les nouveaux, ça avait l’air de tout savoir, et après ça réfléchissait trois heures : « Tu es sûre que c’est bien comme ça qu’il a dit de faire ? » « Tu vois, je le savais bien, que cette sangle-là il avait dit de ne surtout pas y toucher, et maintenant on fait comment ? »

Généralement, ils ne s’en sortaient pas trop mal, parce qu’ils y mettaient beaucoup de bonne volonté, et celui à la barbiche comme le bouc du voisin avait un truc plat qu’il tenait dans sa main et qui lui servait à lire. Il disait : « Let’s google it » à tout bout de champ. La dodue sans barbichette sentait un mélange de géranium odorant, de lavande, de patchouli et de rose des plus enivrants, mais il faut bien reconnaître qu’elle se débrouillait fort mal. Et si c’est avec ses sandales de la ville qu’elle comptait randonner, elle se fourvoyait grave, comme aurait dit Ulysse. En quelques heures, elle aurait des ampoules ou une cheville foulée. On n’avait pas idée, aussi, des sandalettes, en randonnée. Enfin, les nouveaux, ça avait avant tout besoin de s’adapter. De s’adapter aux ânes, évidemment, et pas l’inverse

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