Lettre d’Eglantine à Sidonie, 2ème jour, suite (4)

Nous en étions ainsi de la descente, la dodue mangeait son cassis, qu’elle appréciait d’autant plus qu’elle n’avait guère pris de petit-déjeuner, mais que je te raconte : il y avait eu cafouillage, apparemment, à l’Auberge, et celle-ci était fermée, donc pas de douche et pas de petit-déj. tant attendus. Ni de panier-repas. Mais comme ils avaient demandé dès le départ à avoir du pain, ça au moins ils l’avaient obtenu, et ils avaient fini par découvrir deux baguettes de la veille, à la fois rassises, molles, et peu engageantes, tout emballées dans du film étirable comme des momies, posées sur un encadrement de fenêtre à l’arrière de l’auberge. Un peu courbées par l’humidité, qu’elles étaient, les baguettes, on aurait dit des arcs, posés là verticalement sur la fenêtre.

Le genre de truc que même moi, qui pourtant ne suis pas difficile, j’aurais eu de la peine à manger, c’est dire !

Alors tu penses bien, la mijaurée, elle avait fait une drôle de tête quand elle avait découvert le pain. Je lisais dans ses pensées, ça disait beaucoup de gros mots mêlés à une réflection New Age sur le déclin de la qualité du symbole de l’alimentation humaine, qui en disait long sur la décadence de la société moderne ; des conneries, quoi. Elle aurait été fraîche, sa baguette bien blanche pur amidon zéro fibre, elle l’aurait mangée comme tout le monde, et elle l’aurait même trouvée bonne.

Bien sûr, l’anglais pur jus était content d’avoir de la baguette, point final, fraîche ou pas fraîche. Il l’avait d’ailleurs prouvé en en prélevant un bon morceau, qu’il lui avait d’abord tendu, et elle avait agité la main devant elle en faisant non, non, comme pour chasser un mauvais rêve, ou un insecte piqueur, alors un peu surpris qu’on puisse refuser du pain lorsque l’on avait faim et rien dans l’estomac depuis la veille, il avait mordu dedans.

A belles dents, comme on dit, sauf que les siennes n’étaient pas vraiment belles et qu’il en manquait un peu. Et ça se voyait quand il riait et quand il ouvrait la bouche. Pour mordre dans le pain, par exemple.

Il était moins fan de cassis qu’elle, par exemple, et plutôt bouche sucrée, et on sait bien que le cassis tout juste mûr, hein, c’est quand même plutôt acide. Je l’avais d’ailleurs vu achever en douce les biscuits à l’avoine qu’ils avaient emportés de chez eux, dont il avait pourtant insité pour qu’ils n’achètent qu’un paquet. Elle avait dit, la bouche en coeur : ” ou peut-être deux ? tu sais, ils sont bio, et très bons (ça ne va pas toujours de soi, apparemment), ça nous nourrira, tu sais” (elle disait beaucoup “tu sais”) à quoi il avait répondu abruptement qu’un paquet serait bien suffisant… one packet is enough… Tu parles, il avait tout bouffé à lui tout seul. Pas gêné, quand même, le mec.

les plages du réservoir de Chaumeçon

Bon, donc comme je te le disais, on descend jusqu’au lac, une belle descente dans le matin déjà un peu chaud mais encore très agréable. Elle tient ma longe bien courte (comme font les nouveaux) mais je parviens tout de même à arracher une touffe d’herbe ici ou là, quand elle fait une pause pour remettre son foulard rose dans ses cheveux.

La mode parisien dans le Morvan

Ca lui plaît bien, à lui, qu’elle soit coquette et un tantinet chochotte, ça l’amuse, il l’étudie comme un insecte inconnu. Elle ne ressemble pas du tout, mais alors pas du tout, à ses copines habituelles, sportives, efficaces, pas compliquées. Pas torturées par l’affreuse obligation de porter des sandales rouges avec le foulard en mousseline rose ou alors pas de foulard ou alors pas de sandales, vu qu’elle a commis des erreurs fatales dans le choix des couleurs au moment du départ.

Et je te jure, maman, je te jure qu’elle a vraiment envisagé d’aller pieds-nus pour échapper à la disgrâce du non camaïeu non coordonné. Je l’ai lu dans ses pensées. C’est lui, bon prince, qui lui a dit : tu sais, c’est très mode, à notre époque, le rouge, le rose et l’orange tout ensemble. Ca l’a un peu rassérénée, du coup.

Voilà, on descend, et puis tout en bas on tourne sur la droite et on longe le lac. Et comme c’est joli, toutes ces petites criques sous les arbres, l’ombre, le sable léché par l’eau claire ! Elle se prend à rêver, elle se dit qu’ils pouraient bien s’arrêter au bord de l’eau, paresser, se tremper les pieds, nager un peu. Mais il n’est pas de cet avis. Il dit que la route sera longue, alors ils continuent sur la route qui longe le lac, et qui monte imperceptiblement d’abord, puis de plus en plus.

Elle est déjà fatiguée, tu te rends compte ! Elle traîne un peu. Du coup c’est lui qui a repris la longe et qui marche devant. Sauf quand il regarde la carte. Il s’arrête et lui passe la longe, d’autorité. Elle essaie bien de la regarder, elle aussi, la carte hygiène, hygiène, je me demande bien pourquoi, c’est un drôle de nom pour une carte, mais elle n’y comprend que dalle de toute façon. C’est trop grand pour elle, très gris, terne et morne, avec un peu de vert de temps en temps, il n’y a pas, comme sur les cartes dont elle a l’habitude, les routes en rouge, bien tracées, avec les noms des villes et des villages à côté des petits ronds. Il lui montre : See here, this rectangle on the map is this field here… and here is our path… and here is where we mustn’t go, the wrong way… et il ajoute en prenant un air méchant : “le mauvais chemin !!!” En levant ses bras écartés, les sourcils froncés, comme s’il voulait l’effrayer. Et il parviendrait presque à lui faire un peu peur, avec le mauvais chemin. Elle se dit que, tiens, si elle avait été toute seule, c’est bien celui-ci qu’elle aurait pris, sans réfléchir, le chemin qu’il ne fallait pas et qui éloigne. Celui qu’il faut remonter ensuite en sens inverse en se disant que ça aurait vraiment pu servir de savoir lire la carte.

Alors je la vois penser, face à ce type qui l’agace prodigieusement parce qu’il n’a guère de manières et que son tee-shirt offre un compte-rendu précis des pique-niques du jour (beurre, paté, fromage, chocolat à tartiner, huile de sardines, il garde tout bien visible à la face du monde), lorsqu’elle le voit étudier la carte en détails, concentré, et qu’il dit d’un air d’autorité : this way, elle, elle se dit que sans lui elle se serait déjà perdue mille fois. Et elle lui sourit en empruntant le chemin qu’il désigne, rassurée. Ce n’est pas encore cette fois-ci qu’on se perdra.

Quoique… quoique là, il est allé trop loin. Non, non, pas dans son attitude ni dans ses propos de grand méchant ogre, non, je veux dire : sur la route, il est allé trop loin, et ils ont loupé le sentier, alors il leur a fait rebrousser chemin pour prendre le bon sentier, balisé comme indiqué. Il lui a dit : this way.  Et là, elle a dit non, tu es sûr que tu ne te trompes pas ?

Tu es sûr qu’on ne continue pas le long du lac, fais voir la carte. Elle voulait tellement continuer à marcher le long du lac, qu’elle aurait donné n’importe quoi pour ne pas le prendre, le chemin qu’il lui montait, euh, je veux dire montrait. Car c’était bien là le problème, le chemin qu’il lui montrait montait. Droit dans la forêt, encaissé et bordé de murs anciens ou de haies d’arbres entrecroisés, comme tissés, d’ailleurs ça porte un nom que j’ai oublié. Il lui montrait un chemin raide de chez raide, qui s’en allait tout à fait à l’opposé du lac. Et elle, elle ne voulait pas quitter le lac et sa route ombragée aux courbes douces, qui serpentait tout du long. Elle avait beau se souvenir de la parabole des deux chemins, le facile qui mène aux épines et aux larmes et qui se perd dans le marais de l’indécision, et le difficile qui mène accessoirement à la vérité et fort utilement à bon port, elle voulait à tout prix que le bon chemin fût le facile qui serpentait le long de la rivière.

Il s’était alors un peu énervé, et il y avait de quoi, après tout. Elle mettait ses compétences de descendant de chasseur-cueilleur en doute, quoique à l’époque, ils n’avaient pas de carte. Elle lui avait dit : tu es sûr que tu ne pourrais pas en trouver une autre, de route, pour aller à la Chaume des léopards ? Une qui monterait moins ?

Rien à faire, il avait dit : nope, this way, en montrant la direction du sommet de la colline de son index tendu. Il avait bien fallu qu’elle le prenne, ce fichu chemin, elle n’avait pas le choix, il l’aurait laissée en plan.

Une balise

Tiens, ça me fait penser, il faut que je te raconte “balisé”, tu vas rire, enfin braire, je veux dire. C’est un mot qu’il ne connaît pas, bien sûr, puisqu’il baragouine trois mots de français, mais il l’a entendu quand ils ont croisé des randonneuses, l’une a dit : “non, il faut prendre le sentier balisé”, en montrant les dessins rouges et blancs sur les arbres.

Il le cherche, ce mot, et ne le retrouve pas, alors il lui montre les dessins sur les arbres et lui demande comment ça s’appelle, elle lui dit : une marque, un signe… ce n’est pas le mot qu’il cherche. Il s’impatiente un peu, no, no, there is another word, I have heard it. Elle cherche encore, il lui dit : blaisé ? Elle lui répond que blaisé, ça n’est pas un mot de la langue française, alors il s’énerve, il montre les marques sur les arbres, et il répète : blaisé ?

Elle lui répète que ça n’est pas un mot, que ça ne veut rien dire. Il parie qu’il a raison, un euro vingt, le prix de deux timbres poste, je n’ai pas bien compris pourquoi. Et tout à coup, elle a un coup de génie (modeste), et elle comprend de quoi il veut parler, et elle s’écrie : Ahhh ! Ba-li-sé !!! Et lui, mauvaise fois jusqu’au bout : That’s what I said, et il lui dit qu’elle a perdu le pari, qu’elle lui doit un euro trente… Ca l’a mise très très en colère, moi ça me faisait braire, on aurait dit deux gosses qui se chamaillaient.

On dira ce qu’on voudra, il faudrait bien qu’un peu de la sagesse des ânes se transmette aux humains, parfois.

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